Gouvernance & Impact
LA TRAGÉDIE DES HORIZONS
Édito — il y a 3 semaines
À Davos, les enseignements se résument en une phrase de Mark Carney, Premier ministre canadien : « Permettez‑moi d’être direct : nous sommes en pleine rupture, et non en pleine transition. »
Gouverner à l’ère des prédateurs
2025 a confirmé ce que beaucoup pressentaient déjà : la gouvernance classique n’est plus adaptée aux fractures du monde. Les conseils d’administration, les dirigeants et les investisseurs se retrouvent pris dans un étau où le temps politique, le temps économique et le temps technologique se désynchronisent brutalement.
La formule de Mark Carney, « tragédie des horizons », décrit d’abord l’incapacité des institutions à prendre au sérieux des risques qui se déploient au‑delà de leurs horizons habituels de décision. Elle trouve aujourd’hui un écho bien plus large : climat, géopolitique, technopolitique, souveraineté, tous ces horizons se superposent et se heurtent.
Ce texte n’est pas un exercice de pessimisme, mais un bilan lucide : nous entrons dans un âge de prédation systémique. La question n’est plus seulement « que se passe‑t‑il dans le monde ? », mais « quelle gouvernance pour protéger, transformer et projeter nos organisations dans ce monde‑là ? ».
L’ampleur de la tragédie des horizons
La formule est empruntée à Mark Carney, à l’époque gouverneur de la Bank of England, qui s’exprime sur le climat à l’occasion d’un discours Lloyd’s of London, en septembre 2015.
Il parle alors du changement climatique et des conséquences catastrophiques au-delà des horizons des affaires, de la politique et des autorités technocratiques.
Aujourd’hui, l’état du monde donne une autre lecture à ce terme dont les horizons peuvent s’élargir considérablement tant les fractures sont multiples et critiques. Nous sommes à l’heure des prédateurs, et cela impacte les entreprises et le devenir des peuples.
Le climat
Un grand nombre de décideurs pensaient que la lettre de Trump (avril 2025) n'était qu’un caprice autoritaire. Les entreprises ont choisi de protester mollement avant de renoncer officiellement à un grand nombre d’engagement DEI, allant jusqu’à réduire les budgets pour beaucoup d’entre elles. Le plan consistait à le calmer, en lui offrant une victoire faciale. C’est un échec. Donald Trump en veut plus.
Le climat compte parmi les cibles de ce mandat. Pendant sa campagne, Donald Trump avait prévenu : « Oil is back ». Depuis son élection, il s’emploie à réduire à néant les efforts de ses prédécesseurs en faveur du climat. Il détricote tous les engagements et vient de retirer officiellement les Etats-Unis de 66 organisations internationales dont la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, ce qui confirme le désengagement américain de la coopération mondiale sur le climat.
C’est un recul sans précédent, à la faveur d’une politique pro-fossiles qui pèsent lourdement sur les partenaires des États-Unis. L’opération au Vénézuéla de ce début d'année ne fait d’ailleurs aucun mystère quant à l’objectif : le contrôle du pétrole domestique.
La géopolitique
La géopolitique MAGA est littéralement en train de redéfinir l’ordre du monde, en dehors du cadre du droit international.
Le monde s’était à peine habitué à la terminologie VUCA qu’il doit désormais composer avec l’acronyme BANI. Le monde connaît une volatilité et une fragilité de haute intensité.
Les leaders politiques et économiques cherchent un chemin pour définir un équilibre entre l’agilité et la robustesse dans un monde où presque tous les codes explosent violemment au profit de la loi du plus fort.
L’Europe regarde le monde tourner en état de sidération. Le Moyen-Orient menace de s’embraser ; la Russie teste, à coups de drones, la patience et le sérieux de la riposte de l’Union européenne ; Donald Trump menace d’agresser le Groenland, fragilisant encore davantage la force dissuasive de l’OTAN ; la Chine avance selon ses plans, les yeux rivés sur Taïwan, tout en restant discrète sur ses armes fourbies (technologie, etc.).
C’est la première fois que le spectre d’une guerre mondiale d’un genre nouveau habite certaines conversations. L’année dernière, d’aucuns se disaient alliés, mais non alignés. En 2026, le code et le territoire ont changé, et la question qui occupe les esprits reste sans réponse : les Etats-Unis sont-ils encore nos alliés ?
En France, peu de dirigeants ont muté ; ce constat explique pour partie l’état de stupeur des décideurs et, par voie de conséquence, la stase décisionnelle. Dans un article des Echos, Pascal Perri dénonçait un pays à l’arrêt ; il parle d’un année perdue à épiloguer sur des sujets importants avec des réponses obsolètes.
La faible culture prospectiviste explique l’impréparation des environnements politiques et économiques. La facture est élevée : taux de défaillance des entreprises en hausse (112 021 selon infogreffe), baisse des fusions-acquisitions, agonie lente du monde associatif, baisse des investissements, etc.
Cette vulnérabilité est critique dans un moment où les innovations technologiques accélèrent.
La technopolitique
Le second mandat illustre très bien la lecture du monde selon Asma MHALLA. Les BIG TECH et les BIG STATE sont deux forces centripètes qui se nourrissent l’une et l’autre pour tout dominer et imposer leurs désirs à l’ordre du monde.
Actuellement, les tensions du monde sont motivées par la guerre déclarée entre les USA et la Chine pour gagner la compétition technologique. En janvier dernier, Donald Trump avait annoncé un investissement considérable dans l’IA nommé « Stargate ». Cent milliards de dollars (96 milliards d’euros) déboursés immédiatement, qui devraient être portés à 500 milliards de dollars dans les quatre prochaines années, seront destinés à bâtir l’infrastructure alimentant la prochaine génération d’avancées en matière d’IA, essentiellement d’immenses centres de données et le système énergétique les alimentant.
La Chine a riposté avec DeepSeek, un modèle d’intelligence artificielle regénérative à bas coûts (officiellement 5,5 millions de dollars) et en open source.
En France, Mistral AI caracole en tête des levées de fonds et des contrats mirobolants, avec NVIDIA comme fournisseur stratégique : quatre levées de fonds pour un peu plus de 2,7 Md€ en cumul, en incluant la Série C de 2025 (depuis 2023).
Pendant ce temps, les deux premières banques d’affaires en France sont américaines : Goldman Sachs et J.P. Morgan avec respectivement 73,6 milliards de dollars de transactions contre 60,2. La banque Rothschild & Co défend sa position à la troisième place, mais avec un volume de deals à 54,1, milliards de dollars en hausse par rapport à 2024.
L’urgence de transformation
Tous les signaux sont en état d’alerte. Les investisseurs américains sont en pole position, conscients que le marché français est lent et déstabilisé. D’ailleurs, le marché des fusions-acquisitions se structure pour réaliser des deals cross-border dans un contexte où la succession d’un grand nombre d’entreprise est à l’agenda.
La souveraineté économique du pays doit être pilotée avec une réflexion de gouvernance, seul instrument permettant de relier l’ensemble des points stratégiques : IA, climat, compétences, démographie, géopolitique, successions, modèles économiques, fractures sociales, etc.
Ainsi, le pays n’a plus les moyens d’attendre et voir que le monde se calme. Pendant que l’Europe reste policée, les prédateurs se répartissent le monde. La France a des atouts merveilleux qu’elle aime à oublier. Nous devons renouer avec le rêve plutôt que la peur, la grandeur plutôt que le repli, les ambitions plutôt que les compromissions, l’intelligence collective plutôt que l’individualisme, la coopération plutôt que la compétition.
Il y a quelques jours, dans un entretien aux Échos, les propos de JP Morgan sonnent comme un avertissement : « Si vous ne vous sentez pas les bienvenus, si l'environnement économique devient trop coûteux ou, disons, irréaliste par rapport à la moyenne des autres pays européens, par la force des choses, vous devrez envisager de déplacer vos operations ». C'est de Matthieu Wiltz, le responsable des ventes et codirigeant de JP Morgan pour la zone EMEA.
L’heure doit être à la mobilisation générale. Nous devons nous rappeler que nous avons été, autrefois, le pays des Lumières.
De la sidération à une gouvernance offensive
Face à cette tragédie des horizons, rester dans la sidération est un luxe que la France ne peut plus se permettre. La multiplication des risques extrêmes, des chocs géopolitiques et des ruptures technologiques impose un changement de posture : la gouvernance ne peut plus se contenter de commenter le monde, elle doit le préparer et, autant que possible, le façonner.
Concrètement, cela signifie élargir les horizons de décision : intégrer la prospective dans les travaux des conseils, articuler climat, IA, souveraineté économique, démographie et fractures sociales dans une même grille de lecture, assumer des arbitrages clairs plutôt que des compromis temporisateurs. La France dispose d’atouts considérables, mais ils ne produiront d’effets qu’à la condition d’être orchestrés par des gouvernances exigeantes, lucides et responsables.
Renouer avec l’esprit des Lumières, ce n’est pas céder à la nostalgie. C’est accepter de remettre la raison, le courage politique et l’intelligence collective au cœur des décisions. C’est là que se jouera, en 2026 et au‑delà, la vraie ligne de fracture : entre les organisations qui subissent la tragédie des horizons et celles qui apprennent à la gouverner.
La Cabrik continuera en 2026 à accompagner conseils et dirigeants qui choisissent une gouvernance offensive, lucide et responsable.
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La Cabrik est une fabrik de gouvernance stratégique et humaine qui accompagne les transformations pour relier l'économie à l'humain et est spécialiste des situations de crise de gouvernance.